Fiction

&

— Sébastien Cevey,
2004-02-18

Première nouvelle, donc imparfaite, mais volontairement évasive. Une fiction futuriste à énigme dans un cadre surréel.

Charnelles ou artificielles, mes créations ne sont qu'imperfections...

Daniel S. Headen

stop

64792 spectateurs figés dans un hémiglobe bondé.

Le temps suspendu transforme la masse organique du public en un panorama de figures de cire, parfaites et immobiles. Des visages souriants, tendus, excités, las, passionnés. Hétérogènes et pourtant tous focalisés sur la base surélevée de la salle hémisphérique : la scène.

Chaque balcon illustre une catégorie sociale bien délimitée. Le plus élevé supporte les moins opulents, aux costumes soignés mais pas griffés, propres mais pas éclatants. Déterminés à simuler leur appartenance à un milieu qui les ignore, leur déguisement semble aussi naturel que le visage d'une star bicentenaire.

En-dessous, on trouve de jeunes heptas, riches golden boys qui font valoir leur costumes identiques en tout point comme une marque de respect. Leur total désintérêt de l'art en oeuvre ce soir n'est bien sûr qu'une infime partie du délire narcissique qui les fait vivre. Bien embarrassés de ne pouvoir rater un événement aussi huppé, ils se consolent en se félicitant de leur promiscuité si enviée avec les deux balcons inférieurs.

Indiscipliné, l'étage suivant est sans nul doute le plus bruyant. Les personnalités qui s'y croisent ne gardent qu'un oeil distrait sur la scène, trop occupé à se congratuler pompeusement, fiers de snobber ce que le reste de l'humanité serait prêt à mourir pour écouter. Majoritairement des habitués, ils s'approprient les lieux comme s'il s'agissait de l'une des multinationales qu'ils gèrent distraitement.

Mais seul une cinquantaine de personnes a accès au parterre. Un public loin des individus artificiels, complexés ou prétentieux qui les surplombent. Dans cette échelle sociale physiquement renversée, ils gravitent bien au-dessus du sommet de la dramatique pyramide. Assimilés à des privilégiés, à des enfants d'individus trop riches pour être célèbres, ou à des entités extérieures au système social en place, ces considérations sociologiques semblent pourtant bien moins importantes à leur yeux qu'à ceux des étages supérieurs. Car leur regard, brillant de passion, est rivé sur la scène, complétement déconnecté du reste de l'hémiglobe.

La scène. Ou ce qu'on en devine, derrière la tempête de fumée, de projecteurs et d'ombres, maintenant figée en un motif complexe, comme une photo usée que l'on aurait trimbalée dix ans durant dans sa poche, et qui ne laisserait plus entrevoir que de rares fragments de l'illustration originale.

Mais nul besoin de cela pour savoir reconnaître les contours célèbres des musiciens de & et de leurs instruments. Enigmatiques, les trois artistes n'ont jamais dévoilé leur nom, et changent de look et d'instruments juste assez souvent pour éviter de se voir infliger des patronymes ridicules du goût de Silver Ponytail ou autres déclinaisons de médiocrité équivalente.

Ce soir, l'unique représentante féminine du groupe se terre derrière les tom d'une imposante batterie, la paralysie collective la figeant le bras levé sur le point de violenter la splash. Placée au centre de la scène, légèrement surélevée, la jeune femme rayonne de puissance, malgré l'ombre qui dissimule son visage.

Le second musicien contorsionné dans un bord de la scène circulaire a les yeux clos, le visage saupoudré de fines gouttelettes de sueur figées sur ses joues. Malgré son immobilité, on devine la frénésie de sa relation avec son minimoog. L'index de sa main droite active une touche du clavier, tandis que la gauche règle la fréquence des oscillateurs de l'instrument. Dans le lourd silence insultant la réputation de l'hémiglobe et du groupe, bien rares seraient ceux qui pourraient deviner le son psychédélique que produirait en temps normal le magique instrument dans cette configuration.

Un peu en retrait trône le vénérable theremin, joué par le troisième artiste. Ses mains, interrompues dans leur transe hypnotique, semblent caresser des cordes invisibles avec délicatesse. Sa stature droite imposée par l'instrument et le calme se lisant sur son visage contrastent nettement avec la ferveur du joueur de minimoog. Glacé dans sa concentration, on le devine vibrant au son des infrabasses délivrées par les ondes invisibles de son appareil.


Serait-ce lui? Se manifesterait-il enfin, après une vie d'absence? Mais comment aurait-il eu les moyens de lui offrir une place qui n'avait même pas de prix? Impossible...

Et pourtant, qui d'autre? Un admirateur secret de son existence virtuelle? Mais pourquoi? L'invitation pour ce concert l'avait déjà ravie, mais une telle surprise ne pouvait se limiter à un simple cadeau.

Les questions pleuvaient dans son esprit abasourdi.

Comme pour s'assurer qu'elle ne rêvait pas, elle attrapa la manche d'un placeur et lui demanda où était sa place. Il lui fit signe de le suivre.

Incrédule, elle lui enchaîna le pas, s'avançant maintenant vers la scène. Inanimée, elle aurait pourtant provoqué chez elle une vive excitation si elle n'était pas déjà complétement exaltée. A quelques mètres d'elle se trouvaient les instruments de &.

Pionniers inégalés du virtuart, les musiciens de ce groupe n'avaient eu de cesse de subjuguer leur public grandissant par leur créativité et leur génie. Apparus quatre ans auparavant, ils fûrent rapidement l'objet d'un engouement sans précédent dans l'histoire du virtuel.

Ce n'était certes pas la première fois que des musiciens exploitaient la puissance des environnements de synthèse pour développer leur art. Mais là où tant de créateurs avaient pêché par excès d'artifices, & s'était imposé par sa simplicité. En lieu et place des appareils surréels et shows improbables de leurs prédecesseurs, ils choisirent de ne jouer que sur des représentations de véritables instruments. Leurs concerts se déroulaient à l'ancienne, sur une scène, avec pour seul indice de virtualité l'impossible immensité de l'hémiglobe.

Les plagiats ne se firent pas attendre, mais étrangement, aucun ne parvint à atteindre l'intensité de l'original, comme s'il leur manquait la maîtrise surhumaine qui caractérisait les créations de leurs précurseurs.

Mouvement aussi populaire que pointu, le virtuart s'était ainsi rapidement affirmé comme la plus impressionnante des productions en ligne. On en déduit donc facilement la passion que pouvait lui porter tout néophile, ayant visionné tous les holos en boucle, invité pour la première fois à un concert en direct.

Lorsqu'elle sortit enfin de sa transe, le placeur lui montra son siège, au troisième rang. Sur le dossier de velours bleu était brodé un nom: Alice.

Elle blémit. Ce ne pouvait être que lui ; qui connaissait son vrai nom parmi ses connaissances virtuelles? Peut-être était-il même là, lui-aussi?

Elle scruta ses voisins, cherchant à démasquer l'inconnu qui lui avait procuré une place plus convoitée que toute chose. Elle se tourna à sa droite et s'arrêta sur son voisin, un jeune homme qui la dévisageait d'un air serein. Il lui sourit.

– Bonsoir Alice.


Au bord de la scène, devant le premier rang de spectateurs immobiles, trois chaises ont été ajoutées. Sur la première, un homme, apparemment plus fatigué qu'intéressé par le spectacle, scrutant vaguement le public. Son air absent recouvre un faciès mûr creusé de traits marqués, presque caricaturaux.

Le deuxième siège est occupé par une fille. Chevelure brune, nouée en queue de cheval derrière sa nuque, encadrant un visage juvénile, au nez aussi fin que sa bouche et marqué de deux yeux bleu océan. Négligemment habillée d'une jupe claire et d'une veste de toile, son look détonne sèchement avec la classe des autres spectateurs.

Enfin, la troisième chaise, sur laquelle est assis un homme, cheveux courts et long manteau beige. Sa physionomie quelconque est étrangement dépourvue d'âge et d'ethnie. Impeccablement rasé, il semble droit sorti d'un film policier du siècle passé, genre inspecteur en mission. Ce qui est le cas.

Ses narines frétillent lorsqu'il prend une lente respiration, puis se lève. Contournant tranquillement le premier rang imperturbable, ses talons résonnant dans l'immensité de la salle, il s'approche d'un jeune homme blond. Cheveux d'or bouclés entourant un visage à la peau claire dont les traits, impassibles mais intenses, reflètent une profonde sérénité, toute son attention focalisée sur le déluge flamboyant entourant la scène.

L'inspecteur baisse son regard pour découvrir la main du jeune garçon couvrant celle de la fille assise à côté de lui. Cette dernière porte un sourire sur sa fine bouche, ses yeux bleus océans tournés eux aussi vers le concert. Ses mains manucurées reposent sur la soie blanche de sa robe, classique mais somptueuse.

– C'est lui? s'enquiert calmement l'inspecteur, sur le même ton que le stop prononcé quelques secondes auparavant.

– Oui, répond doucement la fille assise devant la scène, maintenant tournée vers lui.

– Comment vous a-t-il dit s'appeller?

– Seamus.

Elle a déjà vu bon nombre d'holos, mais jamais elle ne s'est imaginée dans le rôle du témoin dans un interrogatoire. Pourtant, l'expérience ne la dérange pas. C'est l'inspecteur qui a proposé d'utiliser un enregistrement de la soirée de la veille comme environnement. Peut-être pour la déstabiliser...

Auparavant, un entretien virtuel ne lui posait aucun problème. Au contraire, elle a depuis toujours cultivé une aversion certaine pour les rencontres dans la vie réelle, voire pour la réalité tout court. Réminiscence de son propre corps bon marché aux trop nombreux membres défectueux, à une époque où les nouveaux-nés sont généralement finement calibrés. Sa toute puissance en environnement virtuel l'a facilement convaincue de quitter sa carcasse ratée. Jusqu'à la veille.

– Pourquoi êtes-vous passés sur un canal privé?

L'inspecteur est tranquillement revenu se planter devant elle et la fixe maintenant d'un air inquisiteur un peu stéréotypé. Le commissaire observe la confrontation d'un oeil absent, ouvertement ennuyé par sa propre présence muette, néanmoins requise par la procédure d'interrogatoire automatisé.

– Pour tenir une discussion privée, répond-elle simplement.

Ses mots ne contiennent aucune irritation, mais plutôt une sorte de détachement presque insolent dans cette situation.

– Vous le connaissiez?

– Non.

– Qui vous a-t-il dit être?

L'inspecteur laisse le silence s'étendre avant sa réponse. Qu'elle ne donne pas.

– Mademoiselle, avez-vous déjà entendu parler des Sentient Entity Labs?


– Dan est mort.

Ses yeux vifs étincelaient d'une puissante sérénité. Comme si délivrer cette nouvelle le libérait de son rôle d'émissaire. Imperturbable, il regarda la surprise se mêler à la tristesse sur le visage d'Alice.

L'hémiglobe était plongé dans l'obscurité, seuls quelques projecteurs caressaient la scène. Alice ne la percevait plus que comme une oasis confuse de lumière irradiant son chagrin. Puis, lentement, la musique réintègra son environnement, la berçant de sa mélodie éthérée.

– Enfin, il le sera dans quelques minutes, poursuivit Seamus. C'est irrémédiable. Il l'a choisi ainsi.

Le ton posé sur lequel il acheva sa phrase la troubla. Elle avait l'impression de voir se dissoudre son dernier espoir, sa dernière accroche au monde physique, et aucune émotion n'émanait du messager de sa désolation. Au contraire, son apparence et son attitude dégageaient une profonde tranquilité.

Il devait avoir une vingtaine d'années, comme elle. Ses boucles dorées ne tombaient pas dans les stéréotypes d'avatars angéliques bon marché ; ses pupilles irisées de vert n'imploraient ni tristesse, ni pitié. Juste de l'attention.

D'un coup, Alice eut l'impression de dévisager un specimen unique d'une hypothétique race inconnue, bientôt éteinte, qui serait finalement venu la trouver avant de disparaître. En dépit des innombrables aventures virtuelles qu'elle avait vécu, Alice ne parvenait pas à se souvenir d'une rencontre aussi marquante.

Peu à peu, les événements retrouvèrent le chemin de son esprit et elle tenta de méditer sur ce qu'elle venait d'apprendre. Sur les conséquences que cette nouvelle portait sur son futur. Car si elle était prête à accepter celle-ci, elle ne la comprenait pas encore.

– Pourquoi? demanda-t-elle. Pourquoi a-t-il voulu partir?

– Il dit avoir échoué.

Puis il entreprit de lui expliquer toute l'histoire, pour répondre à l'air rompu qui hantait maintenant son visage.


– Vous pensez bien que la volatilisation du plus grand groupe de virtuart et la destruction de la forteresse du dernier génie de l'intelligence artificielle ne sont pas passées inaperçues?

Ce n'est pas une question et Alice a décidé de ne pas feindre d'ignorer sa mort. Elle se contente donc de conserver son air détaché et le laisse poursuivre.

– Quelqu'un était connecté ici depuis le réseau privé de Headen.

Quelqu'un...

– Seamus, reprit-il. Mais vous le saviez déjà.

Elle acquiesce.

Seamus, donc, se connecte depuis chez Daniel S. Headen, maître inégalé de la création artificielle, isolé du reste du monde depuis 19 ans, le soir-même où il se donne la mort, détruisant par la même occasion toutes ses données.

Alice fixe ses yeux qui paraissent soudain animés d'une impossible avidité pour un Inspecteur. Derrière ces deux pupilles virtuelles, elle imagine une nation entière de scientifiques l'observant, suspendue au déroulement de la conversation en attente de ses révélations.

– A-t-il communiqué ses travaux à quiconque?

Cette cupidité malsaine la révulse. Toute dignité semble avoir quitté ceux-là même qui s'étaient enrichis des produits de ce génie du temps de sa gloire, les transformant en charognards prêts à piller ce qu'ils ont correctement deviné être l'oeuvre de sa vie, sa création ultime et intime, à laquelle elle était irrémédiablement liée. La réalisation finale qui l'avait poussé à créer les SEL.

Alice détaille longuement l'expression de son interlocuteur, puis abandonne son attention et détourne son regard. Ses yeux trahissent une excitation moqueuse, comme si elle pouvait maintenant déjouer les plus puissantes entités artificielles. Instinctivement, elle contourne la batterie et s'approche du theremin. Elle observe les traits du musicien, transpirant de concentration, puis ses mains, interrompues dans leur danse subtile.

L'Inspecteur tente d'analyser ses mouvements, mais ne trouve aucun résultat. Son comportement ne ressemble à aucun schème classique de culpabilité ou de mensonge. Lentement, le comissaire porte sa main à sa bouche pour cacher le rictus d'admiration qui s'y dessine.

– Absolument, répond-elle en admirant les doigts immobiles du thereministe, suspendus dans les airs.


– Ce fût sa dernière phrase, conclut-il. Je crois qu'elle vous était destinée.

La musique tonnait maintenant dans l'hémiglobe, entamant la montée finale vers un puissant climax électronique dont l'ombre planante était projetée par les éclairages déments sur tous les visages hébétés. Même le premier balcon s'était tût, interdit devant un tel déluge artistique. Le silence du public sembla frapper les musiciens qui redoublèrent d'intensité, comme pour le combler.

Alice n'écoutait plus. Ses yeux clos contemplaient le sacrifice qui lui avait été consacré, saisissant d'un coup la nature de la quête menée par cet homme aussi célèbre qu'incompris. Sentiment étrange de rattrapper enfin le visage de quelqu'un qu'elle a attendu toute sa vie pour trouver une face humaine à la place de la figure vertueuse imaginée.

Curieusement, aucune déception ne troubla le calme de sa surprise. Au contraire, elle retrouva des émotions, telles que le regret et la compassion, qu'elle avait depuis longtemps oublié. Pour la première fois de sa vie, Alice se sentit le courage de faire face à ses choix.

La démesure de cette entreprise dont elle avait inconsciemment fait partie ébranlait ses convictions les plus profondes. La chute d'un homme qui avait fondé sa vie sur un refus utopique de l'imperfection ne pouvait pas laisser indifférent quelqu'un qui avait passé sa vie à fuir ses propres déficiences physiques. La fin tragique résultant de l'aveu irrémédiable de ce sophisme existentiel ouvrit les yeux d'Alice sur la fatalité de sa propre illusion de vie.

D'un air nouveau, Alice observa la scène. Les musiciens étaient à peine discernables dans le torrent de lumière qui l'entourait. De temps à autre, un rayon balayait la scène assez longtemps pour dévoiler un visage, concentré mais curieusement dépourvu de passion.

Quelle ironie que les plus puissants créateurs d'émotions en soient eux-mêmes dépourvus, parfaits en tout point sauf en celui qui a motivé leur existence...

Seamus, qui semblait lui aussi indifférent, se pencha vers elle pour lui souffler quelques mots à l'oreille. Elle lui répondit d'un sourire, consciente de l'absurdité des mots face à sa confession. Elle prit sa main et posa ses lèvres sur les siennes, abandonnant la virtualité de son entourage pour une ultime évasion.

L'orgasme musical la saisit d'un coup, transcendant tous les muscles de son corps dont elle sembla enfin prendre conscience. Sa vie parut naître devant ses yeux fermés. Elle sentit une larme couler sur sa joue.

Alice ouvrit les yeux et referma sa main dans le vide. Seamus était parti. Lentement, elle reprit ses esprits et commença à percevoir le brouhaha qui avait éclaté dans l'hémiglobe.

Les instruments, libérés de leur maîtres, étaient partis dans une course folle, mélange symphonique de réverbérations électroniques et de delays abreuvant un son toujours plus puissant. Parallèlement, les projecteurs foudroyaient la scène de leurs spectre multicolore stroboscopique. Sons et lumière tourbillonnaient maintenant dans la salle dans un vacarme sensoriel ascendant.

L'intégralité du public semblait s'être levée, épiant d'un regard inquiet la scène désertée, maintenant foudroyée par les projecteurs devenus absurdes. La panique commença à céder sa place à la surprise. Les gens se demandaient dubitativement si la mise en scène faisait partie du concert...

Alice sourit en scrutant cette agitation. Puis elle se connecta à la Réalité et, pendant le déchargement de la scène, se répèta les derniers mots de son père.


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