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Matrix Revolutions: L'autre film

— Sébastien Cevey,
2003-12-13

Attention, spoilers implicites

Digressons.

La théorie des univers parallèles — ou multivers — veut qu'il existe une infinité d'univers, tous complets, correspondant à toutes les issues possibles de chaque événement du monde. Dans notre occurence d'univers, les lois de la physique favorisent l'existence d'atomes, de matière, de planètes, de galaxies. Dans notre occurence d'univers, la Terre est positionnée de telle sorte que la vie y soit possible. Dans notre occurence d'univers, vous lisez cette critique. Dans notre occurence d'univers, les frères Wachowski ont écrit le scénario de Matrix Revolutions tel que l'on peut le voir en salles.

Dans un univers parallèle, le film se termine sur la révélation finale que vous aviez imaginée après vision de Matrix Reloaded. Dans un univers parallèle, chaque élément infinitésimal des premiers films est clos et intégré dans une conclusion brillamment orchestrée. Dans un univers parallèle, le film finit sur une conclusion renversant toutes les hypothèses et surprenant tous les fans de la trilogie. Les habitants de ces univers n'ont pas fini de se moquer du nôtre.

Après le matraquage publicitaire qui avait entouré Matrix Reloaded, la section marketing ne semble pas avoir pris la peine de revenir de vacances (hormis quelques affiches absolument infâmes), et pour cause : le film précédent étant coupé en son milieu, tous les spectateurs ont passé ces quelques mois à attendre le fin mot de la trilogie. Pour une fois, on ne peut pas dire que le temps ait joué en la faveur de l'oeuvre.

On reprend certes l'histoire où elle s'est arrêtée, avec les mêmes héros, le même cocktail philosophico-guerrier. Comme on pouvait s'y attendre, la déception n'est pas au rendez-vous en ce qui concerne les effets spéciaux et tout l'habillage graphique. Le rythme narratif est par ailleurs bien soutenu, scotchant le spectateur à son siège pour une bonne partie du film.

On retrouve cependant la matérialisation des inquiétudes ébauchées dans le précédent volet : ce rythme cache une trame d'événements linéaire et parfois à la limite de l'anecdotique. Les grandes métaphores s'amenuisent et l'iconographie s'épuise définitivement, ce qui est d'autant plus dommage après les excellents essais des Animatrix, abreuvés par le génie des papas de la japanimation.

Car celui des frères Wachowski fait violemment défaut. On découvre ainsi avec stupeur que Matrix Reloaded tenait plus de la mascarade pour dissimuler ce fait que de l'escalade pré-climactique débordant d'indices que l'on avait cru pouvoir interprêter. Les éléments, certes intéressants, sont mal intégrés et à peine survolés, et les nouveaux de Reloaded semblent presque revenir à contre-coeur, comme le bref caméo du Mérovigien, plus anecdotique que jamais, ou les seins décoratifs de Perséphone. L'inaptitude des réalisateurs à exploiter la matière mise en place est d'autant plus frustrante qu'elle était riche et vaste.

On avait pu interprêter les innombrables théories qui avaient fleuri suite à Matrix Reloaded comme annonciatrices du talent des Wachowski à manipuler le spectateur et le faire réfléchir. Le courant semble maintenant s'être inversé, et cet engouement s'est probablement transformé en le plus gros reproche fait au film : comment expliquer que les multiples fins imaginées par les fans (et probablement encouragées par de faux indices sciemment inclus dans Reloaded) semblent toutes surclasser le final énergique mais symboliquement creux du scénario officiel ?

En voulant sembler plus intelligent, le film apparaît incomplet et incapable de se justifier. En voulant surprendre, il réussit, en décevant. En voulant perdre le spectateur par de fausses pistes, il ne fait que mettre en lumière l'imagination des spectateurs et l'absence de celle des réalisateurs. L'attente démesurée savamment mijotée a su transformer ce film réussi mais trop facile en déception officielle.

Trilogie brillamment entamée, Matrix n'a pas su maintenir la profondeur de son ouverture, et c'est avec autant d'amusement que de déception que l'on est forcé d'accepter les limites du talent des réalisateurs, chose pourtant rare dans le monde des blockbusters généralement classifiable avec un manichéisme pragmatique.

Quel dommage d'être tombé dans cet univers.

Fin de digression.

Note: 3/7


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